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Notre dame de Garaison, quand l’histoire raconte…

Lieu de pèlerinage depuis le XVIe siècle, Notre-Dame de Garaison est une institution privée en plein coeur du Magnoac. Pendant quatre ans, 200 à 300 élèves ont participé au projet de réhabilitation de la mémoire du camp d’internement de Garaison. Un travail collaboratif passionnant, qui a permis de rouvrir cette page longtemps oubliée de notre histoire locale. 

Oubliée, pour plusieurs raisons, la première étant le manque d’intérêt des historiens pendant longtemps, pour l’arrière en France pendant la première guerre mondiale. La guerre pourtant, bouleversa la vie de millions de Français et de quelque 60 000 civils ressortissants des puissances ennemies, qui furent internés dans des camps. A Garaison de 1914 à 1919, 3 000 à 5 000 personnes transitèrent, souvent en famille, par ce camp de prisonniers civils. Dans le cadre de la Mission Centenaire, les élèves de Garaison ont exhumé de l’oubli 30 d’entre elles, retraçant leur parcours 100 ans plus tard. Un projet pédagogique pour comprendre l’Histoire, coordonné par leur professeur d’histoire-géographie Jean-Michel Delavault.

Comment Notre-Dame de Garaison est-elle devenue un camp de prisonniers civils pendant la 1ère guerre mondiale ? 

Jean-Michel Delavault : Depuis la loi Emile Combes de 1903 et l’interdiction d’enseigner, les pères de Garaison avaient quitté les lieux. Le bâtiment avait été réquisitionné par le département, l’église dévolue à la commune. Quand la guerre éclate, l’Etat français décide par mesure de protection de concentrer dans des camps tous les ressortissants considérés comme ennemis et présents sur le territoire. Le département des Hautes-Pyrénées déclare disposer d’un lieu adapté et vide. Garaison devient alors le plus grand camp d’internement de familles en France. Il y a même des enfants qui naîtront dans le camp.

Qui sont ces internés ? 

Ils sont Allemands, Austro- Hongrois, Ottomans, Bulgares, certains vivent dans les colonies françaises comme Albert Schweitzer, qui est Alsacien. Ceux que l’on cherche à retenir sont les hommes mobilisables, par contre femmes, enfants et vieillards sont régulièrement rapatriés vers la Suisse, puis vers leur pays respectif. On y retrouve beaucoup de couples mixtes, avec des femmes françaises qui ont acquis la nationalité de leur mari allemand, mais qui n’ont jamais mis les pieds en Allemagne et ne parlent pas la langue. A ce propos, les archives contiennent les registres de plusieurs centaines de femmes qui refusent le rapatriement, de quitter leur homme et la France. L’administration va les autoriser à rester en France, mais dans le camp. Il n’y a pas de volonté de nuire, mais de garder ces populations sous contrôle… puis au fur et à mesure le camp se vide des femmes et des enfants, certaines histoires sont déchirantes.

Quelles étaient leurs conditions de vie ? 

Elles n’étaient pas faciles mais pour des questions d’organisation ou d’hygiène. Pourtant dans l’improvisation, une micro-société apparaît avec des métiers, des boutiques ambulantes, une organisation disciplinaire, une école. Très rapidement une économie du camp se met en place et comme souvent en temps de guerre, les plus riches se substituent aux corvées du camp en « embauchant » un pauvre. Les conditions de vie dépendent de la position sociale et de la nationalité. Les plus aisés sont traités comme otages avec une chambre, du chauffage et des dîners bourgeois. Il y a aussi les ateliers du camp, où l’on fabrique des manteaux pour l’armée française et dans lesquels travaillent bon nombre de tailleurs venant souvent de Colombes. Les règles internationales sont respectées, il n’y a aucune obligation à travailler et les ouvriers sont rémunérés… pour cela, ils sont d’ailleurs considérés comme collabos par les autres internés, car participant à l’effort de guerre français.

« Il faut que l’Histoire cesse de vous apparaître comme une nécropole endormie, où passent seules des ombres dépouillées de substance »Lucien Febvre (1878, 1956) 

Comment le projet pédagogique est-il né ? 

Muriel Mothes, une collègue d’histoire- géographie, a déposé un dossier auprès de la Mission Centenaire dans l’idée de réhabiliter cette page de l’histoire de Garaison, et obtenu le label. Dès la première année du projet, nous avons travaillé avec Morgane Dauga, documentaliste et ancienne élève de l’Ecole Supérieure d’Audio-Visuel de Toulouse (ESAV) autour d’un documentaire pour que les élèves découvrent les métiers du cinéma. C’est Xavier Delagnes, un étudiant de l’ESAV, qui a réalisé Loin de Verdun, la pierre angulaire de notre projet. En effet, ce documentaire nous a permis de collaborer avec l’historien José Cubero, avec le Centre de Recherche et d’Etudes Germaniques de l’université Jean- Jaurès à Toulouse, mais aussi avec les Archives départementales (toutes les archives du camp y sont conservées) et les Archives diocésaines de Tarbes et Lourdes, qui abritent un fonds de 300 à 400 photos sur Garaison. Une trentaine d’élèves volontaires de la 3e à la terminale ont participé à la réalisation de ce documentaire.

Vous-même avec vos élèves, avez réalisé des parcours d’internés. Comment ? 

Tous les ans pendant quatre ans, j’ai en effet réalisé avec une classe de 3ème, 7 à 8 portraits d’internés par an, à raison de trois élèves par dossier. Tous les 15 jours, le service pédagogique des Archives départementales venait avec les dossiers originaux (contenant documents administratifs, correspondance, laissez-passer…), en privilégiant ceux auxquels on pouvait associer un visage. Les élèves devaient trier les informations, rédiger un petit récit de vie, faire un travail d’historien, pour réaliser des panneaux aujourd’hui exposés à Garaison. Ce qui fut extraordinaire dans ce projet, c’est que les élèves aient pu suivre l’itinéraire des internés à travers l’intimité de leurs courriers, approcher leurs émotions, créant une vraie proximité. Avec ce projet, c’est eux qui ont écrit une page de l’histoire de Garaison. Je ne me vois pas faire mon travail simplement en débitant un savoir. Mon rôle en tant qu’enseignant est de leur donner les outils pour construire un savoir. Comprendre l’Histoire, c’est être capable de produire un raisonnement.

Pour aller plus loin : 

  • Loin de Verdun : Garaison, un camp d’internement durant la Première Guerre mondiale, documentaire de Xavier Delagnes.
  • Etre prisonnier civil au camp de Garaison, carnet de photographies, de Pascale Leroy- Castillo et Sylvaine Guinle- Lorinet. Editions Cairn.
  • Le camp de Garaison : guerre et nationalité, de José Cubero. Editions Cairn.
  • Récit de captivité, Garaison 1914, de Gertrud Koebneret et Héléne Schaarschmidt. Traduit et édité par Ilda Inderwildi et Héléne Leclerc.

 

Texte : Florence Vergely / Photos : Fonds Pères de Garaison – Archives diocésaines de Tarbes et Lourdes.

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